En refusant de toucher à l’âge légal à 64 ans, le gouvernement méprise encore les partenaires sociaux qui s’étaient assis à la table des négociations sur les retraites. Il ouvre la voie à de nouveaux allongements de la durée de vie au travail et surtout à un système de pensions par capitalisation qui creuserait les inégalités sociales.
Il ne sortira aucune fumée blanche du conclave sur les retraites mais les représentants des salariés en sortiront avec la désagréable sensation d’avoir été enfumés. Une fois de plus.
Trois mois après avoir juré qu’il n’existait « ni totem ni tabou » sur les retraites, le Premier ministre François Bayrou torpille sa propre initiative en proscrivant subitement toute discussion sur le retour de l’âge légal à 62 ans au prétexte de la situation internationale. Comme si on pouvait comparer le déficit du système évalué à 6 milliards en 2030 par la Cour des Comptes avec les 480 milliards nécessaires pour réarmer une Défense européenne !
En 2018, un autre Premier ministre, Edouard Philippe, avait déjà brandi l’âge légal à 64 ans pour anéantir la concertation et le travail réalisé par la CFDT sur la retraite à points. Ce système était techniquement compliqué mais il préservait le système par répartition fondé sur un principe simple de solidarité : ceux qui travaillent cotisent pour payer les pensions de ceux qui ont cotisé avant eux tout au long de leur vie.
En 2023, le gouvernement d’Elisabeth Borne a méprisé l’unité syndicale, l’opinion, les défilés pacifiques dans les rues de millions de salariés et même le Parlement pour imposer sa réforme injuste (après avoir supprimé 4 critères de pénibilité pour des métiers usants ou dangereux!).
Jusqu’au bout de ces deux mandats présidentiels, la pratique « Jupiterienne » du pouvoir aura donc cadenassé les partenaires sociaux dans des échanges sans lendemain. Les corps intermédiaires et le dialogue social sont pourtant fondamentaux pour la vitalité de la démocratie.
Jacques Chaban-Delmas, après la confrontation de mai 68, et surtout Michel Rocard en créant la nouvelle gauche, avaient érigé le contrat entre l’Etat et la démocratie sociale comme méthode de gouvernement sur toutes les questions relatives au travail, à la formation, à la retraite. Cette démocratie fonctionne d’ailleurs au quotidien dans les entreprises et les branches professionnelles et améliore souvent le quotidien des travailleuses et les travailleurs. Ecoutons Michel Rocard en 1981 sur Europe 1 puis en 1988 sur le perron de l’hôtel Matignon : « Toute idée selon laquelle on pourrait commander une société toute entière comme on commande une armée me paraît fausse. On ne transforme un pays qu’avec l’accord de ceux qui y vivent et sans brutaliser l’appareil de production. Cela suppose une négociation sociale, un accord clair (…). C’est tout cela le dialogue social, la contractualisation entre l’État et la société. «
En septembre 2016, le candidat Emmanuel Macron s’engageait « à poursuivre l’œuvre réformiste de Michel Rocard en pensant, en réfléchissant, en écoutant, en rassemblant les bonnes volontés (…) ».
Quel déni de la parole donnée ! Quel dédain pour les corps intermédiaires !
Cette trahison et cette obstination à entretenir le conflit plutôt que le dialogue social sur la question des retraites révèle un autre agenda. Il n’est même plus caché. A leurs propositions de repousser l’âge légal à 65, 66 ou 67 ans, les candidats à la continuité libérale d’Emmanuel Macron (trop nombreux pour être cités !) ajoutent une « part de capitalisation ». Nous y voilà. « Il faudra travailler plus et plus longtemps » assènent-ils. Mais il faudra en plus placer une partie de ses revenus dans des fonds de pension qui seront redistribués au moment de la retraite. Comme aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, où l’on voit des octogénaires à la tâche dans les hôtels, les supermarchés, les stations-service, pour joindre les deux bouts, faute d’avoir perçu tout au long de leur vie active des revenus suffisants pour épargner. Lors de la crise des « subprimes » en 2008, des retraités de classes moyennes ont même dû reprendre un travail parce que le capital épargné pendant des années de labeur et les supposés intérêts que ces placements devaient générer s’étaient épuisés en quelques mois !
Forcément, dans un système de « capitalisation », potentiellement à risque, ceux qui perçoivent les rémunérations les plus faibles ont moins de possibilités de constituer ce capital-retraite. Souvent, ces salariés, ces auto-entrepreneurs, ces artisans et paysans exercent des métiers pénibles, connaissent des carrières hachées, dépendent de fluctuations de l’économie qui leur échappent. Ouvrir une brèche dans le principe de la retraite par répartition creuserait encore plus les inégalités, tant chez les actifs que chez les retraités.
Préserver ce mécanisme hérité du compromis de la Libération est un devoir pour la gauche réformiste. Le système de retraite par répartition participe à nos valeurs de justice sociale, de solidarité entre les générations. Il garantit la dignité des plus âgés. Forcément il convient de l’améliorer, de l’adapter à notre époque et surtout à l’évolution des carrières et des métiers.
Une réforme juste des retraites demandera de dépasser les crispations récurrentes sur l’âge légal, la durée de cotisation, le déficit des caisses ou les régimes spéciaux. Parce que le monde du travail traverse des bouleversements d’ampleur, la gauche doit inscrire le sujet des retraites dans une négociation plus large incluant les carrières, les rémunérations, le partage de la valeur, les conditions et rythmes de travail, l’égalité salariale, l’emploi des jeunes et des seniors, la pénibilité, la lutte contre l’uberisation… Cette vaste concertation générera forcément des compromis, des innovations pour créer de nouvelles avancées sociales. Elle permettra aussi de renouer avec une démocratie sociale sans laquelle la démocratie est incomplète. Et de signer ce que Michel Rocard appelait le contrat entre l’Etat et la société.
Carole Delga