A l’approche du congrès du Parti socialiste, les élus du principal courant d’opposition à Olivier Faure s’inquiètent de l’effacement de leur identité politique au gré d’accords électoraux de circonstance. Ils appellent à bâtir une plateforme présidentielle avec Raphaël Glucksmann.
Le monde traverse une période historique de bascule, qui peut entraîner l’humanité dans l’irréversible. L’injure subie par Volodymyr Zelensky dans le Bureau ovale, et à travers lui, au peuple ukrainien qui se bat avec tant de courage pour sa liberté et pour celle de tous les Européens, en est la plus flagrante démonstration. La victoire de l’extrême droite de Donald Trump aux Etats Unis et ses premières décisions sidérantes, la menace impérialiste de la Russie du dictateur Poutine, mais aussi l’expansion de la Chine, le déferlement des identitaires et des extrémismes religieux, dominent la scène mondiale. L’Europe elle-même en proie aux démons nationalistes, désindustrialisée, désarmée, reste incapable de faire respecter son modèle démocratique. Pourtant qui, sinon l’Europe, fera primer le droit sur la force ?
Le dérèglement climatique provoque toujours plus de catastrophes. Le dérèglement géopolitique donne libre cours à une violence qui, en Ukraine comme au Moyen-Orient, pourrait à nouveau embraser la planète. Le dérèglement démocratique remet en cause les libertés individuelles. Le dérèglement économique accroît les inégalités entre une minorité qui s’enrichit de façon indécente, et une majorité qui ne vit plus dignement de son travail. Le dérèglement de l’information et des moyens de communication, laissés aux mains d’intérêts privés, mine notre capacité à penser librement. Les valeurs de l’émancipation des peuples sont remises en cause par les idéologies du nationalisme et de la haine.
Universaliste. La France est, elle aussi, percutée de plein fouet par l’extrême droite. Le triomphe du Rassemblement national aux élections européennes, la dissolution de l’Assemblée nationale et l’instabilité politique qui en a résulté, avec une majorité inexistante qui prolonge jusqu’à l’amplifier la même politique injuste qu’Emmanuel Macron inflige au pays depuis huit ans, déroulent chaque jour un peu plus le tapis rouge à Marine Le Pen.
Si rien n’est fait, l’extrême droite française prendra le pouvoir en 2027… ou avant.
La gauche, c’est son honneur et son histoire, doit être à l’avant-garde de ce combat. Dans un monde qui tangue, nos meilleures boussoles sont nos valeurs : celles d’une République sociale, laïque, écologiste, féministe, qui rejette sans ambiguïté le racisme et l’antisémitisme, qui place l’égalité, l’éducation et la culture, au cœur. Celle d’une Europe puissante, qui affirme sa vocation universaliste en défendant, partout, la démocratie et les droits humains.
Ces valeurs ne doivent souffrir d’aucun accommodement. Elles sont à la base de la résistance que nous devons rapidement organiser en rassemblant, dans la clarté mais sans sectarisme, tous les démocrates de combat. En nous appuyant sur les forces vives du pays, associatives, citoyennes et populaires. En fédérant les collectivités, irremplaçables et porteuses de politiques utiles au plus proche de nos concitoyens.
Résister exige aussi de regarder l’état de la gauche en face. Aujourd’hui, elle est à moins de 30 % et elle est empoisonnée par le populisme et le communautarisme, après avoir été affaiblie par le social-libéralisme. Depuis le 7 octobre notamment, une partie s’est éloignée de nos valeurs et agit comme une force répulsive de fracturation. Elle agit expressément pour faire battre la gauche aux élections municipales, y compris au risque de permettre à la droite ou à l’extrême droite de gagner, dans les villes où tant de nos amis sont engagés et se battent courageusement. Nous refusons cette brutalisation du débat public. Nous refuserons toute alliance ou appel à voter pour quiconque alimente la haine antisémite, comme raciste, sexiste ou homophobe. Nous assumons cette clarification indispensable et la poursuivrons.
Clarification. Dans un climat général aussi inquiétant, le congrès du Parti Socialiste pourrait paraître futile. Nous croyons au contraire qu’il peut et doit être un moment utile. Il ne sera pas un « match retour » du congrès de Marseille. Mais il ne saurait non plus se résumer à un statu quo. La gravité des circonstances doit nous mettre collectivement à la hauteur, à travers l’affirmation d’une nouvelle vision politique. Nous proposons qu’elle s’appuie sur trois piliers : un nouveau projet socialiste pour la France, une nouvelle étape de l’intégration européenne et un nouveau rassemblement pour la gauche et les forces de progrès.
Notre nouveau projet socialiste devra d’abord répondre aux attentes concrètes des Français qui souffrent : la priorité sera de remettre sur pied, dans les villes comme dans les campagnes, les services publics essentiels de l’éducation, la santé, la sécurité et l’emploi. Remettre la justice au cœur de notre modèle social et fiscal pour défendre le pouvoir d’achat et le travail face à la rente, mais aussi restaurer les comptes publics. Créer une nouvelle sécurité social-écologique pour mieux protéger nos concitoyens face au dérèglement climatique. Soutenir les PME, les ETI, porter une politique de réindustrialisation décarbonée dans les filières stratégiques : énergies, transports, santé, agriculture, numérique. Incarner, enfin, un projet de société qui promeut la raison, le sens critique, l’accès à la science, l’éducation et la culture.
Ce nouveau projet pour la France est crucial. Mais il sera incomplet s’il n’est pas adossé à une nouvelle étape de l’intégration européenne. L’Europe est la seule échelle pour répondre aux enjeux du climat, des migrations, de la finance mondiale et des nouveaux impérialismes : GAFAM et intelligence artificielle (IA), terrorismes et fanatismes religieux. Face à la brutalité de la nouvelle donne internationale, c’est notre propre souveraineté qui en dépend désormais.
Nous devons l’assumer et le traduire en actes. La priorité, c’est de donner à l’Europe les moyens de se défendre. En soutenant sans ambiguïté l’Ukraine, en saisissant notamment les 209 milliards d’avoirs russes gelés dans les banques. En créant un fonds européen de défense et en réservant la commande publique aux entreprises européennes. En investissant massivement dans les énergies renouvelables, le logement, l’agriculture de proximité, à travers une fiscalité sur les grandes fortunes, les superprofits, les transactions financières. En soutenant la recherche et l’innovation, en favorisant les coopérations universitaires et la mobilité de la jeunesse.
Cap clair. Nous pensons enfin que pour gagner, il faut bâtir un nouveau rassemblement de la gauche et des forces de progrès. Divisés, nous perdrons. Mais une union sans cohérence de fond, réduite à des accords électoraux circonstanciels, n’a pas plus d’avenir — nous en avons fait l’expérience ces dernières années. L’effacement ne mènera qu’à la défaite. Il faut un Parti socialiste qui n’a pas peur de s’affirmer, qui par exemple met toutes ses forces derrière les candidatures socialistes aux élections municipales.
Il faut aussi un cap clair. C’est pourquoi, dans la lignée de notre stratégie victorieuse aux élections européennes, nous appelons au dépassement et à la fondation rapide d’une nouvelle plateforme commune, co-élaborée avec Place Publique de Raphaël Glucksmann et avec toutes celles et ceux, partis, conventions, mouvements et think tanks, personnalités politiques et acteurs citoyens de sensibilité écologiste, communiste, socio-démocrate, radicale ou réformiste, qui conscients de la gravité du moment veulent œuvrer ensemble.
Cette nouvelle force politique à laquelle pourront adhérer directement celles et ceux qui le souhaitent se constituera à l’issue d’états généraux. Cette confédération associera dans les territoires les acteurs politiques, associatifs, syndicaux, économiques, intellectuels, culturels et sportifs, pour travailler sur le fond et renouer avec les Français, en particulier les classes populaires. C’est la seule stratégie pour recréer l’espérance. Cette nouvelle force définira le cadre et les modalités de désignation de son ou de sa candidate commune à la prochaine élection présidentielle.
Quand le monde bascule, quand les forces à l’œuvre nous dépassent, la tentation serait grande de renoncer. Nous ne nous résignerons jamais. Non, il n’est pas trop tard pour agir ! Souvenons-nous des cérémonies des Jeux Olympiques et Paralympiques, ce moment où les valeurs de la France, républicaine et fraternelle, heureuse de vivre ensemble, fière de nos différences, éclatèrent aux yeux du monde. Ce n’était pas une parenthèse. C’était une brèche, toujours ouverte. Face aux périls, créons cette force nouvelle et retrouvons-nous.
Les 15 premiers signataires :
- Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen et co-président de Refondations
- Lamia El Aaraje, adjointe de la mairie de Paris et co-présidente de Refondations
- Christian Assaf, vice-président de Montpellier Métropole
- David Assouline, ancien sénateur de Paris
- François Bonneau, président de la Région Centre-Val de Loire
- Kamel Chibli, vice-président de la Région Occitanie
- Michael Delafosse, maire de Montpellier
- Carole Delga, présidente de la Région Occitanie
- Claire Fita, députée européenne
- Jean-Marc Germain, député européen
- Anne Hidalgo, maire de Paris
- Patrick Kanner, sénateur, président du groupe socialiste au Sénat
- Dominique Potier, député de Meurthe-et-Moselle
- Laurence Rouède, vice-Présidente de la Région Nouvelle-Aquitaine, première adjointe au maire de Libourne
- Gabrielle Siry-Houari, maire-adjointe du XVIIIe arrondissement de Paris