Par Benoît Hamon
Publié le 17 mars dans Libération
La raison finit toujours par avoir raison, pensions-nous naïvement. Plus à l’heure de Trump, de Musk et consorts, quand désormais « deux et deux font cinq, si Trump le décide» s’inquiétait Olivier Berné, directeur de recherches au CNRS, sur France Inter le 5 mars. Ainsi, la science américaine observe, effarée, des politiciens biberonnés au créationnisme ou aux théories complotistes. Ce sont toutes les politiques publiques qui sont évaluées à l’aune du double critère, des intérêts personnels directs de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir fédéral, d’une part, des dogmes de leur religion, leur secte ou leurs croyances d’autre part. Ce n’est pas une cure d’austérité, c’est une purge idéologique. Les politiques de santé ou environnementales sont piétinées. Les politiques d’aide au développement sont purement et simplement effacées. Sous couvert de lutter contre le gaspillage de l’argent public, les plus riches ont choisi d’abandonner la guerre contre la pauvreté et d’intensifier la guerre contre les pauvres. Dans ce cadre, le pauvre à l’extérieur des frontières a le profil idéal du parasite indésirable.
Sans scrupule, l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, a décrété la fin de 60 milliards de dollars d’aide humanitaire et au développement consentis par les Etats-Unis chaque année. Une décision qui provoquera des dizaines de milliers de décès, de malades, des épidémies et des conflits dans les zones les plus pauvres du globe. Une décision qui révèle une absence totale de raison, car elle se traduira, selon les propres mots du numéro 2 d’USaid (1), par « une déstabilisation et des menaces pour la sécurité nationale des Etats-Unis, à grande échelle».
Les Etats-Unis plongent dans l’obscurité. Leur démocratie pourrait ne jamais s’en remettre. Mais ceux qui veulent éteindre la lumière sur la science et sur toutes les politiques qui concourent à l’intérêt général prospèrent aussi en Europe. Les Allemands ont une expression pour décrire ce sentiment qui contamine une part croissante des élites et des peuples européens : schadenfreude, que l’on peut traduire par la réjouissance que l’on tire du malheur des autres. C’est l’essence du programme politique des extrêmes droites racistes et des droites nationalistes et masculinistes en Occident. A défaut de pouvoir accéder au bonheur individuel, le malheur des autres doit suffire à nous réjouir. Cela en dit long de la corruption morale de ces élites qui prospèrent sur ce ressentiment généralisé.
Les élites françaises sont loin d’être immunisées contre cette contagion obscurantiste. Elles ont leurs médias, leurs oligarques, leurs influenceurs et leurs politiques qui corrompent sans vergogne le rapport des Français à la vérité et aux faits. Aussi, quand Trump efface l’USaid, la droite et l’extrême droite françaises proposent de faire la même chose avec l’Agence française de développement (AFD).
L’AFD est un acteur majeur de la politique internationale de la France. Le gouvernement de François Bayrou, après celui de Gabriel Attal, a décidé de réduire ses moyens budgétaires en dépit de l’efficacité de sa contribution au développement international. C’est une erreur grave qui prépare le terrain à l’extrême droite française, qui lorgne les ressources financières de l’agence et mitraille ses mensonges sur le gaspillage de l’aide publique au développement.
Le premier mensonge consiste à affirmer que l’intégralité du budget de l’AFD est distribuée sans discernement en subventions à des Etats tiers et à la société civile. L’AFD, en réalité, est d’abord une banque qui intervient essentiellement en prêts, activité qui permet de remonter chaque année 300 millions d’euros en dividendes à l’Etat. Diminuer les moyens de l’AFD, c’est s’appauvrir.
Diminuer les moyens de l’AFD, c’est aussi et surtout réduire l’impact de notre engagement au service de la paix, de la stabilité, du climat et du développement durable dans le monde. Qui ne voit pas qu’à force de laisser les désordres se multiplier à la surface du globe, ceux-ci se rapprochent dangereusement ? L’AFD est un stabilisateur des relations internationales et, ce faisant, de la société française elle-même. Quand la diplomatie est rompue, que reste-t-il souvent de la présence française sur le terrain : les programmes de l’AFD. Pourquoi ? Parce que son expertise dans la coopération de pair à pair est unanimement reconnue.
Fragiliser l’AFD, c’est menacer 40 000 emplois directs
Autour de l’AFD, c’est un écosystème unique d’entreprises, de collectivités et d’ONG françaises qui agissent au service de la santé, du développement économique, de la lutte contre la pauvreté ou du développement durable. Fragiliser l’AFD, c’est menacer 40 000 emplois directs dans la société civile française. C’est aussi annihiler l’engagement de centaines de milliers de bénévoles qui agissent en faveur du bien commun. C’est à se demander si cette mobilisation citoyenne n’est pas la véritable cible des forces nationalistes qui combattent l’AFD. La France a une société civile parmi les plus nombreuses et vivantes à la fois. Son engagement dans les coopérations internationales permet que notre pays conserve des amis partout. Défendons cette ressource essentielle de notre identité collective.
Enfin, la doctrine de l’AFD, son expérience et ses moyens l’autorisent à jouer un rôle dans le dialogue avec les pays du Sud global, dont l’affirmation illustre l’entrée dans une nouvelle ère marquée par la fin de l’hégémonie occidentale sur l’ordre international. C’est encore un atout formidable qu’il faut renforcer absolument.
Les nationalistes sont toujours des patriotes en carton. A l’instar des milliardaires Vincent Bolloré, Pierre-Edouard Stérin et leurs obligés politiques ou médiatiques, ils ne payent pas leurs impôts en France, soutiennent alternativement Poutine ou Trump, adversaires directs, agressifs et belliqueux des intérêts de la France et de l’Europe. Il faut donc comprendre leur dernière offensive contre l’AFD à la fois comme une attaque contre le bien commun mais aussi, et surtout, contre la République et la France.
(1) L’agence américaine pour le développement international.