Tribunes

« La France est devenue une société de classes figées », par Agathe Cagé

Publié le 06 février 2025
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Par Agathe Cagé, docteure en science politique, autrice de Respect ! (Les Equateurs).

L’opposition entre classe populaire et classe moyenne est désormais inopérante : c’est la conclusion des travaux de recherche d’Agathe Cagé publiés dans son live « Respect » et dans une tribune au Monde. Elle distingue une majorité impuissante victime des crises successives d’une minorité qui a les moyens de les surmonter.

Les analyses conduites sur la société française depuis vingt ans partagent toutes un, sous-jacent : la France serait un pays de classes moyennes.  Certes, au regard des définitions économiques utilisées pour appréhender les classes moyennes, elles existeront toujours dans la pyramide des revenus. Pour autant, ce n’est pas la grille de lecture la plus opérante pour analyser la société française de 2023. Elle nous empêche en réalité d’en appréhender la véritable ligne de fracture. C’est autour de la capacité sociale la plus inégalement répartie que se structure et se fracture aujourd’hui notre société : la possibilité de réagir face aux risques, aux incertitudes et aux crises. La France n’est plus une société de classes moyennes.

Elle est devenue une société de classes figées, assommées d’injonctions à la résilience, mais privées dans les faits de toute capacité d’adaptation autre que l’acceptation de la dégradation de leur situation. Les classes figées sont des classes empêchées. Empêchées, en premier lieu, dans leur relation au travail. Les conditions d’exercice au sein des services publics en sont une manifestation frappante.

A l’hôpital, les soignants sont empêchés d’exercer leur métier dans des conditions correctes et n’ont pas les moyens d’arrêter le « glissement vers la maltraitance » qu’ils dénoncent. A l’école, les enseignants font part de leur impuissance face à « la dégradation inexorable de l’enseignement public ». Figés dans leur exercice professionnel par le manque de considération, de temps, de moyens, ils se retrouvent simultanément pris au piège de leur perte vertigineuse de pouvoir d’achat (-25 % en vingt ans).

La réforme des retraites ferme l’horizon des seniors, appelés à accumuler des trimestres sur un marché du travail qui ne les considère pas et les embauche encore moins, quand il ne dégrade pas irréversiblement leur condition physique. (…)

Les classes figées sont empêchées dans leurs actes du quotidien par la crise du pouvoir d’achat et de l’énergie, à des degrés plus ou moins marqués selon les niveaux de revenu et de patrimoine. La réponse politique sous forme de « boucliers » matérialise leur enfermement dans un horizon des possibles de plus en plus rétréci par les contraintes.

Elle dit aussi l’incapacité du politique à imaginer qu’elles puissent avoir des aspirations autres que la garantie d’une dégradation minimale de l’existant.

Ces réalités rendent inopérantes les approches opposant classes populaires et moyennes, urbains et périurbains, diplômés et non-diplômés, car elles transcendent ces divisions. « l4 archipel français » signé du  géographe Jérôme Fourquet (Seuil2019  pour décrire  « une nation multiple et divisée est composé d’un ensemble d’îles inexorablement prises dans les tempêtes et d’un minuscule îlot qui en reste invariablement préservé.

Retrouver la liberté

La France est fracturée entre une minorité resserrée qui ne ressent pas l’impact des crises sociale, économique et écologique et une majorité qui n’a plus les moyens d’affronter ces crises. Au quotidien, cette dernière se retrouve prisonnière de chaque variation économique conjoncturelle, des risques environnementaux et sanitaires, des moindres mouvements des marchés (taux d’intérêt, énergie, prix de l’agroalimentaire…) et de la dégradation des services publics.

Les responsables politiques sauront-ils tirer les conséquences de cette nouvelle réalité française ? Sauront-ils, autrement dit, construire un projet politique pour les classes figées, c’est-à-dire un projet qui leur donne accès à l’émancipation ? La grande faiblesse de l’idéologie des « premiers de cordée » portée par Emmanuel Macron ne réside pas seulement dans son inefficience économique ; elle repose également sur le fait qu’elle ignore que les classes figées ne sont pas dans l’attente d’un ruissellement mais dans celle de l’occasion de retrouver leur liberté de décision et de mouvement.

Le délitement électoral de la gauche tient quant à lui en partie à ce qu’elle n’a pas, ces dernières années, proposé de projet offrant à ses électeurs la possibilité de s’affranchir des conséquences des crises sociale, économique et écologique, mais seulement des mesures destinées à en atténuer pour eux la pénibilité.

L’écrivaine Lola Lafon se désolait, dans les semaines précédant l’élection présidentielle d’avril 2022, de ce qu’« on ne parle plus de ce en quoi on croit, ou de ce qu’on désire, mais de ce qu’on craint ». Adopter une ambition politique nouvelle, structurée autour de la promesse d’émancipation, pourrait permettre d’impulser une dynamique collective indispensable face à l’enfoncement de la France dans l’apathie démocratique.