Par Bernard Cazeneuve, ancien Premier ministre
Publié le 12 mars dans L’Opinion
L’Europe ne peut plus perdre du temps à attendre les revirements d’un allié américain qui ne l’est peut-être plus : elle doit se donner les moyens de sa protection sans se laisser impressionner par les manœuvres d’intimidation de Trump et Poutine.
Depuis l’élection de Donald Trump, chaque jour, parfois chaque heure, apporte son lot de provocations et de remises en cause, qui sapent les fondements de l’ordre international bâti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion des États-Unis. Le droit international, dont le respect des grands principes nous protégeait de la multiplication des risques de conflits armés, vacille sous le poids des nationalismes et du brutalisme, c’est-à-dire de la volonté de puissance.
Des États autoritaires, résolus par tous les moyens à faire prévaloir leurs intérêts exclusifs, menacent la paix du monde en tentant d’imposer aux opinions publiques l’idée qu’une coalition de cyniques ou de dictateurs, soutenus par une camarilla d’oligarques, pourrait désormais décider du destin des nations. À Washington, dans le Bureau ovale du président américain, une opération préméditée d’humiliation psychologique et politique du président Zelensky transforme l’Ukraine, victime d’une agression sur son sol depuis plus de trois ans, en fauteur d’une guerre qui n’a que trop duré.
La Russie, dont les exactions à l’encontre des populations civiles ukrainiennes, notamment, ont conduit la Cour pénale internationale à émettre un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine, est exonérée de ses crimes et réhabilitée sur la scène internationale par la nouvelle administration américaine. Dans l’histoire forgée par la post-vérité et la post-justice, Donald Trump escompte une paix édictée à ses conditions, mais surtout à celle du Kremlin : une capitulation imposée permettrait en effet aux prédateurs de s’emparer, pour les uns, des minerais ukrainiens qu’ils convoitent et, pour les autres, des territoires conquis par la violence et par la guerre.
L’insécurité en Europe qui résulterait de cette stratégie, si elle devait atteindre ses buts, suffirait à nous préoccuper grandement. Mais là n’est pas le seul danger qui nous menace. Les démocraties, qui ont décidé d’unir leurs destins autour du multilatéralisme, de l’amour de la liberté, de la démocratie et du respect des principes de l’État de droit, voient les populismes, qui les convoitent comme des proies, soutenus dans leurs objectifs par la nouvelle administration américaine : Elon Musk encourage l’extrême droite allemande à assumer toute l’histoire de son pays, en volant au secours de ses ambitions électorales, alors que J.D. Vance s’en prend à notre conception de la liberté d’expression, au moment où la Maison-Blanche substitue des influenceurs propagandistes, et à sa botte, aux journalistes indépendants qui, jusqu’à présent, étaient accrédités par elle.
Ce n’est donc plus seulement l’Europe, dans son existence même et à travers son projet, qui dérange Donald Trump et les intérêts puissants coalisés autour de lui, c’est la démocratie comme idéal et comme système juridico-politique qui – quel paradoxe et quelle tristesse – doit tant aux États-Unis. (…)
On s’interroge encore, en Europe, sur les intentions inspirant les transgressions répétées et assumées qui président aux communications du président des États-Unis : s’agit-il simplement de paralyser les Européens, après les avoir intimidés, en vue de leur consentir au prix fort le maintien du lien transatlantique et la protection du continent européen contre les menaces dont il pourrait faire l’objet ?
Faut-il au contraire considérer que la page ouverte en 1945 est définitivement tournée et que la grande nation, jusqu’à l’avant-garde du monde libre, a tourné le dos à son histoire, à ses valeurs, à ses alliances et que l’avenir de la planète dépendra du face-à-face engagé entre des puissances aux visées impériales, conjuguant mercantilisme et expansionnisme ?
Peu importe en fait l’issue de ces spéculations. Seule compte, dans les temps de grand péril, la capacité à faire face à toutes les hypothèses, en étant en situation de défendre ses positions, autant que ses intérêts, et ce quoi qu’il advienne. Voilà précisément ce qui se joue et qui engage l’avenir de l’Union européenne. Prétendre que l’agressivité américaine pourrait être pour l’Europe une opportunité ne vaut que si elle est rapidement en capacité d’affirmer des lignes claires et de prendre les décisions qui lui permettront de tracer un chemin, ouvrant à ses peuples un destin de paix et de prospérité.
Pour assurer sa défense et sa sécurité, l’Union européenne ne pourra pas faire plus longtemps l’économie des clarifications nécessaires : les augmentations budgétaires à consentir en faveur des armées devront être assorties du financement par l’emprunt des efforts de recherche pour le développement des technologies de rupture et de souveraineté, sans lesquels la dépendance à l’égard des États-Unis demeurera.
Le processus de concentration industrielle devra s’accélérer pour assurer la constitution d’une base industrielle et technologique de défense crédible et performante, que ni le droit européen de la concurrence, ni les effets de la taxonomie ne devraient pouvoir obérer. La mise au service de la sécurité de l’Europe des dissuasions nucléaires française et britannique ne saurait signifier un changement systémique de leur doctrine et des conditions de leur déclenchement : l’appréciation des intérêts vitaux des nations nucléaires – et l’activation de la riposte – ne peuvent en effet relever que d’elles seules, comme c’est aujourd’hui le cas pour la garantie américaine.
Enfin le cadre de l’Otan, qui est le seul à pouvoir faire consensus au sein de l’Union, ne peut plus être contesté, dès lors qu’il s’agit de favoriser la constitution d’une entité européenne de sécurité et de défense, maintenant ouverte la porte de la coopération transatlantique et du lien nécessaire avec le Royaume-Uni.
Le temps ne nous est plus donné de sonder les intentions d’un allié qui ne l’est peut-être plus, mais d’apprendre à nous protéger par nous-mêmes, sans nous laisser impressionner par les provocations ou les manœuvres d’intimidation. Il y faudra de la lucidité, du courage et de la détermination ; le sens de la nation surtout, qui doit nous conduire à soutenir les initiatives prises par le président Macron, sans trop nous préoccuper de savoir qui elles servent, ni si leur mise en scène est parfois surjouée. Seul compte le but lorsque tout se joue.