Nous avons demandé à une soignante hospitalière également maire de sa commune, à un spécialiste de la médecine d’urgence et à une dirigeante d’entreprise comment ils ont traversé la crise sanitaire du printemps 2020 et surtout quel regard ils portent sur les leçons tirées de cet épisode cinq ans après.
Confinements, gestes barrières, masques, télétravail de masse, campagnes de vaccination, applaudissements pour les soignants, chômage partiel, soutien aux entreprises… Comment oublier ce printemps 2020 ? L’incrédulité face à des pandémies que l’on croyait confinées dans une Histoire lointaine se mêlait à l’angoisse d’un saut dans l’inconnu. Qui aurait pensé un jour vivre ces journées d’enfermement ? Le virus a emporté des proches, des amis, des voisins et aussi nos certitudes sur la robustesse de nos systèmes de protections de notre santé, de notre économie, de notre liberté de se déplacer ou de rencontrer sans l’intermédiaire d’un écran. Il a mis en lumière des défaillances sur la vigilance et la riposte aux crises sanitaires.
Au-delà du rappel sur la fragilité de l’existence, ce printemps 2020 hors normes a mis en exergue nos capacités à nous dépasser, à mobiliser collectivement nos savoirs, nos énergies, notre humanité pour fabriquer des masques, mettre au point des vaccins, sauver des emplois… Dans nos vies personnelles et professionnelles, dans nos engagements citoyens ou politiques, la crise sanitaire de 2020 a marqué un tournant. Trois témoins nous en livrent leur vision.

Lison Gleyze, aide-soignante et élue locale : « La solidarité dans ce moment, cette ouverture aux autres doivent nous inspirer »
Aide-soignante au CHU de Toulouse-Rangueil, maire de Nailloux, Lison Gleyze a traversé le Covid entre l’hôpital et l’hôtel de ville de cette commune haut-garonnaise de 4500 âmes.
Mes souvenirs de crise sanitaire
« J’ai été élue maire de la commune de Nailloux le dimanche 15 mars et le lendemain je devais être présente pour la mobilisation contre la pandémie à l’hôpital. Des deux côtés, c’était l’improvisation car personne ne possédait l’expérience du confinement. C’était quand même plus tendu à l’hôpital : nous fabriquions des tabliers en découpant des sacs en plastique, nous déplacions des lits pour agrandir la réanimation, nous comptions les masques, nous annulions les hospitalisations non urgentes tout en gérant le quotidien car il y avait les autres patients.
A la mairie, c’était plus un travail de coordination avec les gendarmes, les pompiers, les services municipaux, les commerçants des métiers de bouche, les professionnels de santé. Nous avions la chance d’avoir un stock de masques de la grippe aviaire à peine périmés et les soignants de la commune se sont proposés pour diffuser et apprendre les gestes barrière. Finalement, on a commencé dans l’improvisation pour aboutir très vite à une organisation méticuleuse
Cinq ans après…
Côté négatif, en tant qu’aide-soignante, je suis dépitée que l’on n’ouvre toujours pas de lits à l’hôpital, que les métiers du soin restent délaissés, que des médecins pourtant attachés comme moi au service public de santé partent exercer dans le secteur privé pour obtenir de meilleures conditions de travail. Je vois des collègues, aides-soignantes ou infirmières, renoncer à ces métiers qu’elles aiment, qu’elles exercent avec compétence et humanité. Pourquoi ? Parce qu’on doit faire plus avec moins, que le flux hypertendu est devenu le quotidien alors que ce doit être l’exception, qu’on ne parvient plus à remplacer les absents…. On était en galère avant le Covid, on a fait face pendant sous les applaudissements, mais ça n’a pas suivi. La question du matériel et des stocks a été résolue mais sans les lits et les effectifs, on ne résout pas l’essentiel et on ne se donne pas les moyens d’atteindre l’objectif que doit être l’universalité des soins.
Côté positif, je retiens la forte solidarité tant à l’hôpital que dans la commune. A l’hôpital, nous savions que certains services étaient plus exposés que d’autres et personne ne rechignait à aller donner volontairement un coup de main aux collègues sous pression. Dans ma commune de Nailloux, des personnes sont venus spontanément en mairie pour proposer d’aider les employés à faire les courses, porter des repas aux personnes âgées ou handicapées, pour garder des enfants de personnes qui exerçaient des métiers indispensables. Je n’oublie pas ces coutrières qui ont fabriqué des masques en tissu, ces producteurs locaux qui se sont mobilisés. Le confinement a été remarquablement respecté. Cette mobilisation, ce respect, cette ouverture aux autres doivent nous inspirer. Nous avons de l’énergie et nous savons être solidaire. C’est ce que j’aimerais retenir tout en tant lucide sur l’état de nos hôpitaux et les difficultés qu’éprouvent nombre de nos compatriotes.

Vincent Bounes, « Un élan formidable qui a été coupé »
Professeur de médecine, directeur des Urgences du centre hospitalier Toulouse-Purpan, Vincent Bounes a participé à la gestion de la crise sanitaire puis de la vaccination à Toulouse. Il a décidé de s’engager en politique auprès de Carole Delga en 2021 à la région Occitanie dont il est vice-président délégué à la Santé
Mes souvenirs marquants de crise sanitaire
Je retiens deux formidables souvenirs qui dépassent les moments difficiles que nous avons vécus liés à a fatigue et aux drames humains. Tout d’abord, la solidarité avec l’hôpital et à l’intérieur de l’hôpital. Nous étions motivés par les encouragements de la population et il s’est créé beaucoup de bienveillance entre nous ce qui n’était pas toujours le cas avant. Le sanitaire a tenu grâce à cette mobilisation citoyenne et professionnelle et parce que tout le monde tirait dans le même sens.
Sur la vaccination, je retiens aussi le dévouement spontané de la jeunesse, des étudiants qui par centaines sont venus nous aider sachant qu’ils étaient moins exposés au risque. Cet élan pour une cause commune a été formidable. Hélas, il a été coupé…
Cinq ans après
« Côté négatif, nous sommes retombés dans les vieux travers : le covid a précipité le délitement du système de santé. Beaucoup de soignants ont arrêté un peu prématurément voyant que rien n’avançait. La baisse de démographie était déjà là, elle s’est accélérée. La France va devenir un pays ou l’accès aux soins primaires recule donc où nous serons bien soignés. Le nombre de patients sans médecins atteint la cote d’alerte et ce n’est pas fini car un tiers des médecins a plus de 60 ans. On ne forme pas assez et le budget 2025 de la Sécu ne suit pas l’inflation alors que les besoins deviennent plus importants du fait du vieillissement et des couts des traitements plus élevés. Nous devons ouvrir un débat sociétal sur le thème : quelle santé veut-on dans le pays ? Quels moyens devons-nous y consacrer ?
Côté positif, je retiens la capacité du monde médical à accomplir de grandes choses. En quelques mois, des vaccins ont été mis au point. On n’en parle pas suffisamment : nos chercheurs accomplissent des exploits chaque année. Cet hiver à Toulouse nous avons admis un enfant en soin intensif pour bronchiolite. La vaccination obligatoire nous permet de gérer cette maladie comme en leur temps la polio, la diphtérie et le Covid. Les progrès de la biothérapie et de la recherche permettent de bien soigner les maladies dites ordinaires et aussi des pathologies graves n’en déplaise aux complotistes On était en galère avant le Covid, on a fait face pendant sous les applaudissements, mais ça n’a pas suivi.. En résumé, on a besoin d’humain ».

Nathalie Pignol, cheffe d’entreprise d’une PME du BTP à Narbonne : « On a besoin que ça reparte comme avant »
Dirigeante d’une entreprise d’engins de chantiers, Nathalie Pignol a dû recourir aux mécanismes de chômage partiel et de Prêts garantis par l’Etat
Mes souvenirs marquants de la crise sanitaire
« Le choc a été énorme pour notre PME de 30 salariés à l’époque. Arrêter de travailler sous la contrainte après 30 ans d’activité continue, ça fait bizarre Le plus dur c’était de ne pas être ensemble sur les chantiers, d’être privés d’interactions humaines car dans nos métiers de terrain, il n’y a pas de télétravail et cela demande de s’adapter à chaque type de chantier. J’ai eu la chance d’avoir des salariés formidables qui ont permis un redémarrage rapide des chantiers en adoptant les gestes barrières : chacun venait avec son repas, sa bouteille d’eau et on se parlait de loin. On n’avait pas d’activité pour tout le monde quand c’est reparti doucement mais on alternait entre personnel sur les chantiers et personnel au chômage partiel. La galère c’était pour trouver des masques, du gel. On a sollicité des gens doués pour la couture. Ma maman, à 80 ans, a fabriqué 40 masques de toutes les couleurs en une semaine, les amis, les familles : tout le monde a aidé ».
Cinq ans après
La mauvaise nouvelle, c’est qu’on n’a pas retrouvé l’activité d’avant le Covid. La commande publique n’est pas repartie et les privés non plus Nous avons dû restructurer la société avec des pertes d’emplois. L’autre difficulté vient des prêts garantis par l’Etat : négocier avec les banquiers pour allonger les délais, est très difficile. J’ai entamé une procédure de conciliation fin juillet 2024 qui va s’achever en avril donc nous coûter beaucoup d’argent. C’est une perte d’énergie et cela crée un gros problème de trésorerie
La bonne nouvelle, c’est que cette solidarité au sein de l’entreprise perdure y compris dans les mauvais moments. Ceux qui sont là sont présents, motivés, prêts à s’entraider. Nous subissons en ce moment l’arrêt du chantier de l’A69 dans le Tarn qui est d’ailleurs une catastrophe pour notre trésorerie et immobilise des engins : les salariés ont accepté d’avancer leurs congés pour préserver l’entreprise. On gagné en résilience et en solidarité. Mais il est clair qu’on a besoin d’une reprise de l’activité comme avant surtout quand on sait que notre pays a besoin de nouveaux logements et de nouvelles infrastructures…