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Allemagne : un bouleversement politique durable ?

Publié le 26 février 2025
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La droite en tête mais loin de la majorité, l’extrême droite deuxième à 20%, la coalition gauche-centre-écologie sanctionnée… A partir de données sur la géographie et la sociologie du vote, d’enquêtes de sortie des urnes, le groupe de recherche de la chaîne de télévision allemande ZDF a livré une analyse éclairante de l’élection allemande, marquée aussi par une participation très élevée sur fond de crise économique, sociale et de montée des inégalités.

Le Gouvernement allemand changera de couleur à l’issue des élections législatives de ce dimanche 23 février qui se sont conclues par la montée inédite de l’extrême-droite, la défaite de la coalition gauche-centre-écologie au pouvoir, le retour sans fanfare de la droite et l’émergence d’une gauche radicale néanmoins divisée.

  1. La sanction d’une coalition du chancelier Scholtz fragile et peu lisible.

Le programme de compromis de la majorité «  feu tricolore » issue des élections de 2021, composée de sociaux-démocrates (SPD, rouge), de centristes (FDP, jaune) et d’écologistes (Verts), n’a pas permis de dégager une vision claire ni des mesures fortes sur les sujets attendus par les Allemands : lutte contre l’inflation (des prix de l’énergie notamment), protection de l’industrie et de l’agriculture, justice sociale et fiscale, rééquilibrages territoriaux, politique migratoire…. Les discussions permanentes, les changements de caps réguliers au sein de la coalition ont créé une instabilité largement médiatisée qui a démotivé les partenaires sociaux et sapé la confiance des citoyens.

Malgré des avancées sociales notables notamment en termes d’égalité femme-homme, d’énergie renouvelable ou de naturalisation de migrants, l’action de la coalition «  feu tricolore » a manqué d’efficacité et de lisibilité, notamment dans sa gestion de l’invasion russe en Ukraine et de ses conséquences sur l’économie allemande. Les partis de la coalition ont donc été sanctionnés par trois catégories d’électeurs déçus :

  • Les personnes âgées, notamment centristes, se sont tournées vers les conservateurs (CDU). Le vote des + de 65 ans explique d’ailleurs à lui seul, la progression de la CDU par rapport à 2021 (+4,4 points). La droite récupère la moitié des électeurs libéraux par effet du vote utile ou déceptif, mais elle en perd encore chez les moins de 45 ans.
  • Les jeunes inscrits de gauche à l’Ouest ont voté Die Linke (gauche radicale) plutôt que Vert ou SPD. A l’Est, ce vote s’élargit aux 34-45 ans qui ont parfois choisi BSW (parti de gauche populiste, anti-européen et anti-immigration, mené par Sarah Wagenknecht).
  • Et surtout les abstentionnistes de 2021 qui ont massivement porté leurs suffrages vers l’extrême-droite. L’AfD est la principale bénéficiaire des 6,5 points de participation supplémentaires enregistrés ce 23 février 2025 (83%, un record au XXIe siècle).

 

  1. Le sentiment de relégation, l’injustice sociale, les fractures territoriales.

Les enquêtes post-électorales montrent que les Allemands ont pris en compte dans les urnes les questions «  paix et sécurité » (25%), puis l’économie (20%) et  la justice sociale (19%) qui complètent le podium. L’immigration ne vient qu’en quatrième position (14%), suivie de loin des pensions de retraite (11%) et du climat (9%), les questions sociétales étant marginalisées.

Sur le chapitre paix et sécurité, une frange importante des habitants des Länder de l’ex-RDA reprochait au Chancelier Scholtz des positions trop favorables à l’Ukraine alors qu’à l’Ouest, une majorité attendait encore plus de fermeté envers Poutine ! Mais le vote de rejet de la coalition s’est surtout nourri du sentiment de relégation dans les territoires désindustrialisés et les petites villes victimes de la concurrence intra ou extra-européenne et de la disparition des services publics. Ainsi le vote Die Linke, en tête de la gauche dans les Länder de l’ex-RDA (13% contre 11% au SPD et 6% aux Verts devancés par le BSW) est à 90% protestataire. Les électeurs de l’AfD ont également voté à 68% par protestation et non par adhésion.

En dehors de la très conservatrice Bavière, la droite disparaît dans les grandes villes de l’Ouest et à Berlin où la montée de l’AfD est contenue. La progression de l’extrême-droite à l’Ouest est issue du vote des campagnes, des territoires péri-urbains et de l’ancien bassin charbonnier et sidérurgique de la Ruhr. Ainsi le score de l’AfD passe de 17% à 30% à Gelsenkirchen, cité minière emblématique. Comme un double symbole de son déclassement, le populaire club de football de la ville Schalke 04, rival du Borussia Dortmund du temps de la prospérité puis du sponsoring par le gazier russe Gazprom (arrêté en 2022), se débat dans les bas-fonds de la deuxième division.

  1. Les manipulations de l’extrême-droite.

Désormais deuxième force du Parlement, le parti d’extrême-droite double son score de 2021 à l’issue d’une campagne centrée sur l’immigration pour atteindre la barre des 20%. Sans les «  populistes de gauche » du BSW, il aurait sans doute atteint le score de Marine Le Pen à la présidentielle française (23%).

Parmi les 32% qui affirment un vote d’adhésion (+10 points), 88% souscrivent au programme de fermeture des frontières et de remise en cause de la politique d’asile proposée par l’AfD. Habilement, sa cheffe de file Alice Weidel a mélangé protectionnisme économique et protectionnisme identitaire, plus une touche pro-russe et anti-européenne très audible dans l’ex-RDA. Elle a bénéficié du coup de pouce des réseaux sociaux «  trumpiens » pour surmédiatiser des faits-divers et actes terroristes islamistes impliquant des migrants récemment entrés sur le territoire, ou colporter à grande échelle des fake-news sur « l’aide sociale des étrangers » prétendument supérieure aux allocations chômage des Allemands, ou encore le nombre d’Afghans et de Syriens réellement présents dans le pays.

Dans leur immense majorité, les Allemands n’ont pourtant pas besoin des campagnes d’associations, de syndicats ou de partis politiques pour comprendre que sans l’apport des migrants, leurs hôpitaux, leurs restaurants, les cantines scolaires, les usines ne fonctionneraient pas.

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À quoi ressemblerait l’Allemagne sans immigration ?

Dans une grande puissance économique où le taux de fécondité ne dépasse pas 1,5 enfant par femme depuis 1978 et qui compte déjà 50% de + de 60 ans, l’apport de populations étrangères sonne pourtant comme une évidence.

  1. Les seniors donnent une dernière chance aux vieux partis

Sauvetage et modernisation de l’industrie, injustices sociales et territoriales, dénatalité, intégration des immigrés les plus récents : pris en étau entre cette extrême droite très haute et une gauche radicale de retour, le gouvernement du  très européiste Chancelier Friedrich Merz devra répondre aux questions laissées en suspens par l’ère Merkel et les quatre années «  tricolores ». Ce nouvel exécutif sera probablement issu d’une coalition au Bundestag entre la droite et les sociaux-démocrates comme dans les années 2010-2021. Ce 23 février, les personnes âgées ont donné cinq ans de sursis aux deux vieux partis. Les travailleurs, les étudiants, les chômeurs, les populations les plus précaires ne leur pardonneront pas un échec.

L’équipe de La République en Commun avec le groupe data et l’analyse groupe d’études de la chaîne ZDF

Les discussions permanentes, les changements de caps réguliers au sein de la coalition ont créé une instabilité largement médiatisée qui a démotivé les partenaires sociaux et sapé la confiance des citoyens.
L’équipe de La République en Commun